A. BADIOU: Voter ou réinventer la politique ?

Publié le par Patrick Fodella

Dans une tribune accordée au quotidien Le Monde, le philosophe Alain Badiou replace l'élection présidentielle en France de dimanche prochain dans un cadre historique plus large.

Edifiant !!

TRIBUNE. Nombreux sont les électeurs qui restent encore indécis quant au scrutin présidentiel. Je peux les comprendre. Ce n’est pas tant que le programme des candidats tenus pour éligibles soit obscur ou confus. Ce n’est pas tant – je reprends ici une tournure que j’avais appliquée naguère à Sarkozy, et qui a connu un certain succès – qu’il faille se demander « de quoi ils sont le nom ». C’est bien plutôt que ce n’est que trop clair.

Marine Le Pen est la version modernisée, donc féminisée, de l’extrême droite française de toujours. L’increvable pétainisme.

François Fillon est un pétainiste en costume trois pièces. Sa philosophie, personnelle ou budgétaire, se résume à « un sou est un sou ». Il n’est pas regardant sur la provenance de ses propres sous, et est par contre d’une intransigeance et d’une avarice sordides quand il s’agit des dépenses budgétaires, et en particulier des sous dus aux pauvres.

Benoît Hamon est le représentant timide, quelque peu étriqué, du « socialisme de gauche », détermination qui a toujours existé, bien qu’elle soit plus difficile à identifier et découvrir que l’Arlésienne.

Jean-Luc Mélenchon, certes le moins antipathique, n’en est pas moins le parlementaire de ce qu’on appelle aujourd’hui la gauche « radicale », à la lisière précaire entre vieux socialisme en ruine et communisme fantomatique, masquant le peu d’audace et de clarté de son programme par une éloquence à la Jaurès.

Emmanuel Macron, lui, est une créature sortie du néant par eux, nos vrais maîtres, les capitalistes les plus récents, ceux qui ont acheté, par précaution, tous les journaux. S’il croit et dit que la Guyane est une île ou que Le Pirée est un homme, c’est parce qu’il sait que parler n’a jamais engagé personne dans le camp qui est le sien.

Alors, obscurément, ceux qui hésitent sentent que dans ce théâtre de rôles anciens et connus, la conviction politique ne compte guère, ou n’est qu’un prétexte pour de fallacieux effets de manches. C’est pourquoi il est utile de partir de la question : qu’est-ce que la politique ? Et qu’est-ce qu’une politique, repérable, affichée ?

Quatre orientations politiques fondamentales

Une politique peut toujours se définir à partir de trois composantes. D’abord, la masse des gens ordinaires, avec ce qu’ils font et ce qu’ils pensent. Nommons-la « le peuple ». Ensuite, diverses formations collectives : associations, syndicats et partis – en somme, tous les regroupements capables d’action collective. Enfin, les organes du pouvoir d’Etat – députés, gouvernement, armée et police – mais aussi les organes du pouvoir économique et/ou médiatique (la différence est devenue presque imperceptible), soit tout ce qu’on appelle aujourd’hui, d’un terme tout à la fois pittoresque et accablant, les « décideurs ».

Une politique consiste toujours à poursuivre des objectifs en articulant ces trois éléments. Alors, on peut voir que, en gros, dans le monde moderne, il a existé quatre orientations politiques fondamentales : fasciste, conservatrice, réformiste et communiste.

L’orientation conservatrice et la réformiste constituent le bloc central du parlementarisme dans les sociétés capitalistes avancées : droite et gauche en France, républicains et démocrates aux Etats-Unis, etc. Ces deux orientations ont en commun un point fondamental : elles affirment que le conflit entre elles, notamment à propos de l’articulation des trois éléments, peut et doit rester dans des limites constitutionnelles qu’elles acceptent l’une et l’autre.

Ce qu’il y a de commun aux deux autres orientations, la communiste et la fasciste, par ailleurs violemment opposées quant à leurs objectifs, c’est qu’elles soutiennent que le conflit des partis quant à la question du pouvoir d’Etat est tendanciellement irréconciliable : il ne se laisse pas limiter par un consensus constitutionnel. Ces orientations refusent d’intégrer dans leur conception de la société et de l’Etat des objectifs contradictoires aux leurs, voire simplement différents des leurs.

Les orientations fascisantes favorisées

On peut appeler « parlementarisme », en tant que forme d’Etat dominante dans ce qu’on nomme l’Occident, une organisation du pouvoir d’Etat qui, par la médiation de la machinerie électorale, des partis et de leur clientèle, ainsi que de ressources financières souvent occultes, assure l’hégémonie partagée des conservateurs et des réformistes et élimine, sur ses bords, toute prétention étatique sérieuse des fascistes et des communistes.

Il faut pour cela qu’existe un tiers terme, une puissante base contractuelle commune, à la fois extérieure et intérieure aux deux orientations principales. Il est clair que dans nos sociétés, cette base est le capitalisme libéral. La liberté d’entreprendre et de s’enrichir sans limites, le respect absolu, garanti par la justice et par une lourde police, du « droit » de propriété, la confiance dans les banques, l’éducation des jeunes, sous couvert de « démocratie », la concurrence, l’appétit pour la « réussite », l’affirmation répétée du caractère utopique et nuisible de l’égalité : voilà la matrice des « libertés » consensuelles. Ce sont ces libertés dont les deux partis dits « de gouvernement » s’engagent plus ou moins tacitement à garantir la pérennité.

Le devenir du capitalisme peut introduire dans les populations, notamment dans la petite bourgeoisie menacée d’une déchéance de son statut ou dans les régions ouvrières ravagées par la désindustrialisation, quelques incertitudes quant à la valeur du consensus parlementaire, et donc quant à la confiance accordée, lors du rituel électoral, aux « grands » partis conservateurs ou réformistes. C’est le cas en Occident, où une forme de décadence est perceptible au vu de la montée en puissance des pays d’Asie. Cette crise subjective favorise aujourd’hui unilatéralement les orientations fascisantes, nationalistes, religieuses, islamophobes et guerrières parce que la peur est mauvaise conseillère, et que ces subjectivés de crise sont tentés de se cramponner à des mythes identitaires. Surtout, parce que l’hypothèse communiste est sortie terriblement affaiblie de l’échec historique de ses toutes premières versions étatisées, les principales étant l’URSS et la Chine populaire.

La conséquence de cet échec est évidente : une bonne partie de la jeunesse, des démunis, des ouvriers abandonnés, du prolétariat nomade de nos banlieues sont convaincus que, contre le consensus parlementaire, n’existe que la politique fasciste des identités hargneuses, du racisme et du nationalisme.

Le communisme, une libération de l’humanité

Pour s’opposer à cette terrible dérive, il n’y a qu’un seul chemin : réinventer le communisme. Ce mot maudit doit être relevé, lavé, recréé. Il annonce, depuis moins de deux siècles, mais dans une grande vision étayée sur le réel, une libération de l’humanité. Quelques décennies de tentatives sans précédent, violentes parce que brutalement encerclées et attaquées, et finalement vouées à l’échec, ne peuvent convaincre quelqu’un de bonne foi qu’elles suffisent à annuler cette annonce et nous contraignent à renoncer pour toujours à sa réalisation.

Alors, voter ? Soyons, sur le fond, indifférents à cette demande de l’Etat et de ses organisations. Nous devrions désormais tous le savoir : voter, ce n’est jamais que renforcer une des orientations conservatrices du système existant.

Ainsi, ramené à son contenu réel, le vote est une cérémonie qui dépolitise les peuples. Commençons par rétablir dans ses droits la vision communiste de l’avenir, partout. Que des militants convaincus aillent en discuter le principe dans toutes les situations populaires du monde, et qu’alors, comme le proposait Mao, « nous rendions au peuple, dans sa précision, ce qu’il nous donne dans la confusion ». C’est cela, réinventer la politique.

 

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